26 | 07 | 2011

L'étoffe des héros

Francis Rambert: journaliste à Paris, critique d'architecture au Figaro et rédacteur en chef du magazine d'A.

rambert_1 La France, on le sait, est un pays de culture béton, héritage corbuséen oblige. L'art est de faire rimer prouesse avec finesse. Autant de voiles de béton ... Mais si cette matière a pu faire vibrer des générations d'architectes, elle n'a pas su enflammer Dominique Perrault, flambeau de la jeune architecture des années 80 qui, lui, a choisi d'emblée une autre voie: celle du tissage. Car, avant de remporter, à l'âge de 35 ans, « le » concours du plus grand projet de François Mitterrand, il avait fait son entrée sur la scène architecturale en 1987 en signant l'école d'ingénieurs ESIEE à Marne-la-Vallée; un bâtiment parfaitement identifiable vu d'avion: un clavier d'ordinateur géant. Là n'est pas le seul intérêt de ce bâtiment emblématique, car l'entrée tout comme certains de ses plafonds sont traités en textile, d'après une technique dérivée de la voile et autres bateaux de course. Perrault avait ainsi tissé sa première maille ... Indéformable en PVC. À ce moment-là, il ne se doutait pas qu'il aurait à développer ce genre de transfert à de très grandes échelles. Première opportunité: la Bibliothèque nationale de France à Paris où il faut bien, vu la taille « XXXL » du projet, trouver des solutions « industrielles ». Mais si le textile est bel et bien présent dans ce monument - notamment d,ans la salle de lecture des livres rares et précieux où deux bandes de PVC blanc sont unies par laçage - il ne pouvait être déployé sur de grandes surfaces, contrainte incendie oblige. Usure et résistance furent les deux autres critères de choix de la maille d'acier. Pas moins de trois années ont été nécessaires pour mettre au point cette technique jamais appliquée dans le bâtiment. L'enjeu était d'opérer ce transfert de technologie en s'adaptant au prix de la construction. C'est le fruit d'une collaboration exceptionnelle entre un architecte et un industriel, le numéro un mondial du tissage GKD, une entreprise allemande de la Ruhr qui s'est ouvert, au passage, un insoupçonnable marché. Restait à réaliser un test. Le petit bâtiment des Archives départementales de la Mayenne à Laval (une boîte de bois accolée à une boîte de pierre; 1989-1993) a été le champ d'application d'une maille tissée suspendue dans la salle de lecture. Essai convaincant. Le grand rideau de métal a de la tenue. Pas un pli, et assez de noblesse pour former une belle courbure. La Bibliothèque nationale de France est à elle seule un catalogue de déclinaisons de ce principe de maille, de l'architecture au mobilier. De l'extérieur à l'intérieur, autant de tressages dans les espaces qui, inlassablement, cherchent à établir le dialogue entre la chaleur du bois et la froideur de l'acier et du verre.

Cette expérience unique de tissage à grande échelle et sur une grande variété de supports s'inscrit dans le droit-fil d'une logique d'expérimentation et ne ménage pas ses effets. Le premier effet est graphique: recherche de texture, de transparence, de moirage. La maille protège autant qu'elle suggère et permet de voir sans être vu. A sa manière Perrault revisite le moucharabieh... Dans ce jeu de trames, la lumière s'amuse des subtilités qu'offre le mot « filtre ». Prenons l'exemple de la maille spiralée, celle qui habille les pignons des tours sur 80 mètres de hauteur. Les trous des mailles laissent passer la lumière naturelle qui s'entrecroise avec le caillebotis des marches d'escalier. Quant à la lumière artificielle, elle se trouve spectaculairement réfléchie par un grand «tablier de boucher », ce rideau de scène argenté de l'auditorium qui renvoie au lamé de certains costumes. Le second effet est d'ordre phonique. Cette maille qui capte la lumière piège aussi le son, ainsi on ne compte plus les écrans acoustiques ni les batteries de polochons acoustiques en métal équipant de nombreux espaces de la bibliothèque. Ces grands rouleaux comparables à des bigoudis sont suspendus au-dessus de la tête des lecteurs. Le troisième effet s'avère pratique.
« La maille métallique nous permet d'avoir une continuité de matière, sans rupture sur des centaines de mètres carrés» résume Perrault. En témoigne cette peau de métal qui habille, toujours sans faire un pli, les plafonds puis les murs de béton de la grande salle de lecture. Et l'une des pl us spectaculaires applications reste l'immense trémie qui conduit à la salle des chercheurs, ces privilégiés qui, coupés du monde, ont l'esprit dans les livres et la tête dans la forêt plantée au coeur du projet ... Les parois de cet espace vertigineux sont revêtues de gigantesques cottes de maille.

Une tapisserie moderne et monochrome qui ajoute à la dramatisation de l'espace. Mais à l'évidence toute cette démarche vise un autre but : gommer le style, la forme, et toute l'idée de design. À voir ces quatre tours quasi aveugles (car doublées de bois), il est difficile de contredire Perrault sur sa théorie de l'effacement, celle qui préconise d'« évacuer la notion de façade ». Sur ce plan, le complexe sportif de Berlin est exemplaire. La peau des deux équipements semi-enterrés, le vélodrome et la piscine, est unitaire et métallique. Seuls les effets de brillance varient en fonction de la géométrie, le rectangle joue avec le cercle. Le toit comme les façades se composent des mêmes éléments de métal tissé. La « cinquième façade» l'emporte ainsi sur le reste, de puissants ressorts maintiennent la maille à l'horizontale. Le cylindre de 142 m de diamètre est le support de reflets étonnants suivant la course du soleil. « La fiabilité de ce matériau est exceptionnelle, affirme Perrault, on obtient un degré de performance à chaque mètre carré, rien n'est approximatif. »

AA.VV , With,  Barcelona-Basel, ACTAR / Birkhäuser 1999.